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Sommeil, santé & bien-être

Insomnie, burn out et orthosomnie

François Duforez

10 juin 2021

François Duforez, médecin du sport et du sommeil, responsable scientifique du SommeilLab Bultex, nous parle de l’évolution récente des troubles du sommeil.

 


Le sommeil est un baromètre, permettant de comprendre les récentes évolutions sociétales. En 2007 par exemple, la grande thématique en matière d’études épidémiologiques, c’était l’insomnie (avoir des problèmes pour s’endormir et se réveiller la nuit). Depuis une vingtaine d’années, c’est un phénomène constant qui touche à peu près 20% de la population.

 

L’année suivante, en 2008, sont apparus de nouveaux troubles ou pathologies du sommeil : les troubles de l’horloge biologique. L’introduction des écrans dans la chambre à coucher a créé ce qu’on appelle des retards de phase et du décalage social, notamment en raison de la pollution lumineuse et d’un sommeil plus tardif. La première conséquence, c’est que le temps de sommeil, dans les pays occidentaux, a commencé à diminuer. D’abord au Japon, puis aux États-Unis, et ensuite en France…

 

Pour la première fois, en 2019, on s’est aperçu que sur une population française de 14 000 personnes à peu près, le temps de sommeil déclaré était en dessous de sept heures. Il est descendu à 6h42, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Ces pathologies de l’horloge biologique représentent maintenant, dans les dernières statistiques, à peu près 17% des troubles du sommeil.

 

On peut également rattacher ces troubles à une tension anxiogène, entre deux injonctions paradoxales, productivistes d’un côté et hédonistes de l’autre. Et oui, on ne peut pas demander aux gens d’avoir un cerveau multitâche, d’être stimulé en permanence et d’être corvéable 24h sur 24… Sur le papier c’est bien, sauf que nous ne sommes pas des ordinateurs, nous sommes des êtres biologiques qui obéissent à des rythmes installés dans nos gènes depuis des millions d’années.

 

Il y a une problématique qui se crée entre une exigence technologique très récente du fait des outils, et puis une biologie immémoriale où depuis 4 milliards d’années, il fait jour à peu près la moitié du temps, et il fait nuit l’autre moitié du temps. Notre cerveau et notre organisme fonctionnent comme cela. La nuit sert à emmagasiner tout ce qui s’est fait dans la journée, et à affronter celle du lendemain. Ce n’est pas comme la mémoire vive d’un ordinateur qui va augmenter tous les ans de manière exponentielle.

 

Ainsi, cette confrontation entre le monde technologique et le monde biologique crée une distorsion. S’il y a une exigence de performance, alors que biologiquement on ne tient pas compte du fonctionnement génétique de l’être humain, on crée non seulement des problématiques de performance parce que ça ne fonctionne pas à long ou moyen terme, mais également une source d’anxiété, car les individus n’arrivent pas à « être à la hauteur ».

 

J’ai dû voir 20 000 insomniaques à peu près en consultation… En les écoutant, j’ai pu me rendre compte que dans le monde du travail, dans les process mis en place pour respecter des normes et des bilans au jour le jour, les gens ont été formés et peut-être même sélectionnés pour être très perfectionnistes. Ils ne doivent pas faire d’erreurs, ils doivent tout valider à chaque fois. On leur apprend des process. La problématique, c’est que cela crée de l’anxiété, de la même manière que cela sélectionne des profils anxieux. Les gens anxieux anticipent tout, tout le temps, ils préparent, ils ne veulent pas faire d’erreurs, et ils font les choses très bien. Sauf qu’à force, c’est épuisant…. Les gens anxieux et perfectionnistes, du fait de vouloir suivre absolument les process technologiques mis en place, se créent une source d’anxiété.

 

Quant au phénomène des « burn-out », dès 2011, les Scandinaves ont travaillé sur le sujet… À l’Hôtel Dieu, nous avons un service de consultation pour les pathologies professionnelles. On a également une publication au British Medical Journal de l’année dernière, avec un de mes collègues, qui montre que le meilleur indicateur précoce des burn outs, c’est les légers troubles du sommeil : les réveils nocturnes, les pensées parasites, la difficulté à s’endormir, la fatigue au réveil …

 

On a essayé de trouver des indicateurs biologiques pour des gens susceptibles de faire des burn outs, et on n’a pratiquement jamais rien trouvé. En revanche, les indicateurs cliniques de ces troubles du sommeil débutants sont une chose sur laquelle il faut se pencher. Quand le burn out est déclaré, malheureusement, on arrive après la bataille. J’aimerais ajouter que de plus en plus de professions libérales nous consultent, ce qui est un peu nouveau (des médecins, architectes, avocats…). L’explication, c’est qu’ils ont des horaires élastiques et qu’ils sont moins protégés par une certaine organisation du travail.

 

Enfin, certaines personnes sont tellement obsédées par le sommeil, notamment les perfectionnistes, qu’elles se basent sur des applications et des objets connectés pour le contrôler… Pour l’instant il faut faire attention à la manière d’utiliser ce type de moyens, même s’ils sont de plus en plus performants, parce qu’ils créent des normes dans lesquelles les gens vont vouloir absolument rentrer. Le fait de surveiller son sommeil d’une manière trop pressante et trop rigoureuse, crée, comme dans la nutrition, de nouvelles pathologies, qu’on appelle orthosomnie. Ce sont des gens qui, voulant être parfaits, dégradent leur sommeil, parce qu’ils deviennent anxieux.

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